Chez les indiens Kuna, peuple de la mer

Les Kuna ont acquis une réelle autonomie sur un grand territoire de la côte caribéenne du Panama : une bande côtière d’environ 180 km de long, avec toutes les îles coté mer et les premières collines. Interdisant toute construction ou industrialisation, ainsi que toute exploitation minière, il n’y a aucune route sur leur territoire (à ce niveau, il n’y a d’ailleurs pas de route reliant l’Amérique du nord à l’Amérique du sud). Ils ont conservé un mode de vie de pêcheurs cueilleurs agriculteurs assez proche de ce qu’on aurait pu observer il y a 2 ou 300 ans, les concessions au modernisme restant limitées. Ainsi la majorité des embarcations que nous voyons sont de petites pirogues creusées dans un tronc et dirigées à la pagaie, parfois à la voile,

mais ils ont quand même des moteurs, en particulier pour les transports entre les villages.

Un excellent article décrit l’histoire, les coutumes et les rapports au monde de cette étonnante communauté. Voir ici. Nous l’avons bien étudié avant de venir.

Nous abordons la côte panaméenne en traversant le golfe Darien après une navigation sous vent très faible, et contraire ! Des vitesses entre 2,5 et 3,5 nœuds, de rares pointes à 4 nœuds ! Ah, on a eu le temps de voir le paysage, qui d’ailleurs était vide d’oiseaux, de poissons ou d’autres bateaux ! Et la nuit, on est passé dans une grosse zone orageuse, et craignant de violents coups de vent, on a affalé les voiles et passé au moteur. La crainte sous ces orages, c’est la foudre qui pourrait occasionner la destruction de tout ou partie de l’électronique ou du circuit électrique.

A l’arrivée, une côte montagneuse et boisée, ourlée de nuages (on aborde la saison humide). Nous passons entre les îles et la côte, et nous voyons les premiers villages, de maisons de palmes sur des îlots très bas.

Nous posons l’ancre devant l’île de Pinos, où vivent 200 à 250 personnes. La fin d’après midi nous pensions avoir la visite du secrétaire du Sahila (chef du village) pour prélever l’impuesto, le droit au mouillage. Mais, personne. Le lendemain matin nous débarquons sur notre annexe toute neuve, et on déambule dans les ruelles sableuses du village, salués et hélés par les nombreux enfants, ravis de voir des étrangers. Les adultes sont réservés, répondent à nos saluts mais sans engager le contact. Les maisons sont de bambou et de palme, parfois avec quelques matériaux modernes.

Elles sont quasiment toujours entourées d’une palissade de bambous, plus ou moins perméable.

Quand on passe le long d’une maison on peut être hélé par une personne invisible, mais qui a vu passer les étrangers et veut discuter. Discussions en bribes d’espagnol, pour nous, parfois en anglais, avec, quand ils apprennent qu’on est français, un « comment allez vous » ! Eux parlent kuna et apprennent l’espagnol dans les écoles qui sont bilingues.

Après avoir réglé notre taxe de mouillage (10 $) nous nous arrêtons dans les mini épiceries, ça permet de parler un peu et aussi d’acheter des petits pains faits à la gazinière.

Le surlendemain nous quittons Pinos pour Ustupu, un gros village cette fois, qui occupe toute l’île. Le secrétaire du chef du village encaisse notre taxe et nous informe qu’ici nous pouvons nous promener et prendre des photos librement. Très forte densité de population, des enfants partout. Des écoles partout. Touts les bâtiments scolaires et les centres de soins sont en dur, financés par l’État.

Si les hommes sont habillés de façon banale, short et T-shirt + casquette, la plupart des femmes portent la tenue traditionnelle très colorée et ouvragée

dont les pièces maîtresse sont le mola, rectangles de tissu brodé rajouté à un bustier, et le winnie, sorte de construction en colliers de perles qui ornent les mollets et les avants bras. Depuis l’ouverture très progressive de cette société au tourisme, les molas deviennent une production artisanale de premier ordre

Cette vendeuse et ses filles nous présente fièrement ce tableau en appliqué de tissus. Les molas sont suspendus au dessus

Nous en avons acheté plusieurs, de l’ordre de 10 à 20 $ pièce selon la complexité de l’ouvrage.

Cette tenue est portée même pour aller travailler aux plantations ou pour les taches de la journée.

Les enfants, à l’école, portent un uniforme : pantalon long noir avec ceinture, chemise blanche et souliers pour les garçons, jupe bleue, chemisier blanc et soquettes montantes pour les filles ! Mais dans certaines îles on a vu des tenues traditionnelles simples pour les filles. Et en dehors de l’école, ils sont habillés comme tous les enfants !

Et nous retrouvons, avec les enfants, le contact très facile, tous nous disent bonjour. Les plus grands, jusqu’à l’adolescence, engagent facilement le contact, en espagnol ou avec quelques mots d’anglais.

Les prises de vue posent problème dans cette communauté : sur certaines îles elles sont interdites, ou soumises à une rétribution, sur d’autres elles sont libres, mais pour les personnes, il faut demander l’autorisation, et nous avons vu que ce n’est pas toujours accepté.

Les villages sont tous implantés sur des îlots de faible surface et entièrement occupés, avec juste la place pour quelque arbres, quelques places publiques dont celle réservée à la statue des héros de la révolution de 1925, qui leur a apporté l’autonomie.

à Ustupu, statue de Nélé Kantulé, un des leaders de la révolution

Chaque famille a un petit terrain entouré d’une palissade, à chaque fois qu’une fille se marie et que le couple s’installe dans la famille de la fille, on construit une nouvelle hutte. mais bien sûr le terrain n’est pas extensible, l’île non plus…! Donc au fur à mesure des mariages, et des naissances, la densité augmente.

On pousse la palissade pour une nouvelle construction

Pourtant nous n’avons pas vu de nouvelles implantations sur des îles voisines, ni sur le continent qui est complètement inoccupé, sauf quelques exceptions : terrain de foot, aérodrome…

Sur le continent, chaque famille a également un terrain dans les collines pour les cultures : le monte. Et dans la journée c’est un va et vient de pirogues, la plupart traditionnelles et sans moteur, entre le village et la terre pour rapporter les produits du terrain, mais aussi des matériaux : bois, sable, pierres, bambous et palmes.

Au passage, certains nous proposent des mangues, des cocos, des avocats etc, plus rarement du poissons, une fois des langoustines. On leur achète avec quelques dollars ou balboas, la monnaie panaméenne alignée sur le dollar US.

A Ustupu on a rencontré le facteur de pirogues. C’est simple : tu vas dans la forêt au « monte » (la montagne), tu coupes un arbre (certains ont une tronçonneuse, les autres à la hache), tu le rapportes au village et tu le creuses.

Nous passons ainsi de village en village, avec chaque fois de nouvelles rencontres, à terre ou au bateau. A Playon Chico, Arrnalpeïa est venue en pirogue avec ses enfants pour nous proposer des molas. On en a déjà acheté pas mal mais on se laisse tenter, de plus elle est sympa et se laisse photographier.

On prend rendez vous dans l’après midi pour qu’elle fasse un petit winnie à Babeth, les parures de perles que les femmes mariées portent sur l’avant bras et le mollet. Nous sommes reçus dans la famille, qui compte 20 personnes sur 3 générations.

Eux ont la chance d’être implantés au bord de l’eau, parce qu’au milieu du village ils sont plutôt les uns sur les autres, dans un dédale de ruelles très étroites.

Dans le village, c’est assez propre, mais les abords le sont beaucoup moins. Depuis toujours ils ont eu l’habitude de tout jeter à l’eau, mais depuis l’apparition de matières non dégradables, ça se gâte !

Il faut combattre le monstre Plastick !

Quelques dizaines de mètres séparent ces deux endroits ! Manifestement il y a une prise de conscience de l’urgence de traiter les déchets, mais le mal est fait. Les abords immédiats du village sont parfois un cloaque malodorant, et les petites îles inhabitées alentours sont couvertes de plastiques en tout genre… Malgré leur résistance, les Kuna se laissent quand même gagner par le rouleau compresseur du monde moderne et tous ses défauts : téléphonie, motorisation, consommation d’énergie… Le gouvernement du Panama finance une partie des infrastructures, écoles, centres de soins, aérodromes, ponts entre certaines îles, panneau solaire et batterie pour chaque famille… Même s’il y a une gros décalage entre le mode de vie kuna et celui des pays voisins, qui certes vivent dans la démesure (comparons les puissances des moteurs des petits bateaux : 3×300 CV pour des embarcations de loisirs contre 75 CV maxi pour les embarcations de transport de personnes ici, sur des bateaux sans cabine qui desservent les îles, et quasi tout le reste à la pagaie!), même si la simplicité est resté un mode de vie normal, même si l’on voit beaucoup d’activités collectives entre les habitants (sport co et autre), le smartphone gagne, on a vu les ados jouer dessus, toutes les micro épiceries vendent des sucreries et sodas aux fruits sans un gramme de fruit, le tourisme et ses perversions progresse. Une partie des jeunes part s’installer et travailler au Panama ou ailleurs et contribue à faire changer le monde kuna. L’autorité morale du village, le Sahila, édicte des règles qui régulent le mode de vie.

Dans chaque village il y a un congresso, grand bâtiment ou l’on se réunit pour traiter des affaires du village : le Sahila et ses assistants sont dans des hamacs au milieu de l’assemblée.

Selon son degré d’ouverture ou de traditionalisme, de modernisme ou de conservatisme, la vie peut être assez différente d’un village à l’autre, et l’accueil du voyageur n’est pas le même. Un bon exemple en est le degré de liberté pour prendre des photos. Mais les Sahilas n’empêcheront pas la petite société kuna de se transformer, moins vite que chez les voisins mais inexorablement, semble-t-il. Le déferlement de la « société plastic » et l’incapacité à gérer ce problème n’est qu’un exemple.

Un matin arrive la pirogue d’Armando, il vient nous demander de l’aider à réparer son harpon dont l’élastique (genre fusil de pêche) vient de lâcher, lui gâchant sa journée. On lui répare, tout en discutant. Sa pirogue a 30 ans, elle prend pas mal l’eau, il faut écoper sans arrêt ! Sa voile aurait besoin de nouveaux rapiéçages, on lui donne du fil (on n’a pas de tissu d’avance). Lui a 64 ans, toujours vaillant !

Après une semaine à passer de village en village en suivant le littoral, nous arrivons dans les San Blas proprement dites, avec des groupes d’îles répartis plus au large. Au contraire de ce que nous avons visité jusqu’à maintenant, c’est un secteur touristique : beaucoup de voiliers, dont sans doute une partie de charters, de petits établissements avec huttes d’hébergement et restos, alimentés par des lanchas à moteur qui amènent leur cargaison de touristes (panaméens ou autres, on a pas vu de près) à la journée de plage/cocotiers/langouste/baignade en eau turquoise.

Ces îles ne sont pas occupées par des villages mais certaines par des familles plus isolées qui vivent de la pêche

Ces pêcheurs font le tour des voiliers au mouillage pour proposer des langoustes, souvent trop petites.

… et quand même de la vente de quelques produits d’artisanat, molas, bracelets, et même pavillon de courtoisie kuna !

Nous sommes moins intéressés par cette partie du pays kuna, et … déjà fin mai ! Le lundi 23 nous partons donc vers le nord et entamons un long trajet éloigné des côtes, pas trop sûres, mais passant par des îles au large : la première : San Andres, Colombie.

Les Kuna, peuple de la mer ? Ils vivent sur des îles très plates, sont dépendants de leurs pirogues pour leur survie. Mais c’est aussi un peuple que la montée des eaux va menacer très vite…

Encore des photos sur le peuple kuna : voir l’onglé « photos »

2 réflexions sur « Chez les indiens Kuna, peuple de la mer »

  1. Les molas sont exceptionnels ! Je n’en avais vus que des petits.
    Ca doit faire des vêtements tres élégants !
    Ca a l’air d’une étape bien sympathique .
    Bonne suite de voyage
    Gros bisous

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